Un projet de vie(s)

Ulrich et Monika sont suisses allemands et se sont installés en 2016 à Villatte. Ulrich avait découvert le Bourbonnais il y a une trentaine d'années avant de reprendre la ferme de son père en Suisse non loin de Zurich. Avec Monika, ils ont pratiqué là-bas un élevage laitier et des grandes cultures (céréales) en conventionnel. Ulrich introduisait toutefois des nouvelles pratiques comme le semis direct mais ne voulait pas faire le choix de la conversion en bio sur une exploitation trop grande avant de la transmettre à ses enfants.

Quand ses deux fils ont été en âge de reprendre la ferme et l'ont souhaité, Ulrich et Monika ont pu réaliser le projet qui les a menés dans l'Allier : une petite ferme biologique. Cela permettait aussi à Ulrich d'éviter à ses enfants ce que ressentent de nombreux fils d'agriculteurs qui reprennent la ferme familiale : le regard ou l'ombre du père sur leurs épaules. Ulrich souhaitait réaliser quelque chose de difficile et de rarement réaliser dans le monde agricole : transmettre la ferme à ses enfants en leur laissant une pleine liberté de ce qu'ils en feront. Ils ont d'ailleurs choisi eux-aussi de commencer à convertir en partie la ferme en Suisse.

Bocage et polyculture : une agriculture paysanne et belle

Les grandes cultures (céréales et protéagineux) sont quasiment aujourd'hui tout le temps en champs ouverts, dans de grandes monocultures sans arbres ni haies donnant des paysages de mornes plaines. Ulrich, lui, a gardé le bocage, ses grands chênes, ses haies qui sont normalement les ennemis des machines et a même rajouté des bandes enherbées entre les haies et les champs. Ainsi la biodiversité est maximum et les ravageurs potentiels des cultures sont tenus en respect par la faune locale. Mais surtout le paysage est magnifique, chaque champ inséré dans le bocage devient une loge de couleurs différentes que l'on découvre entre deux chênes. 

Deux grandes pâtures accueillent aussi un troupeau de vaches avec son taureau qui vivent dehors et peuvent, si elles le souhaitent, rentrer dans la grange toujours ouverte sur le pré. Ce troupeau sert à la production de broutards mais surtout à la production de bouses soit pour amender les champs, soit pour faire par la suite tourner les cultures. Dans quelques années, vaches et prés iront ailleurs et les pâtures seront labourées pour donner des champs fertilisés par les bêtes. On retrouve le rôle traditionnel des bêtes en polyculture : les bêtes fertilisent les champs pour donner des céréales, à l'inverse de l'élevage intensif actuel où on donne aux bêtes des céréales produites ailleurs avec des engrais chimiques.

On retrouve ici toute la vertu de la polyculture qui permet à la ferme d'avoir une économie circulaire, autonome, plus résiliente en terme économique (une bonne production pouvant compenser une autre moins bonne)  quand le modèle de la monoculture intensive est celui de la dépendance aux intrants que ce soit en élevage ou en grandes cultures.

"On verra bien..." ou l'agronomie à la Ulrich

"On va essayer ... puis... on verra bien..." dit souvent Ulrich avec un haussement des deux épaules. C'est sa manière simple et modeste d'évoquer tous les essais qu'il aime faire pour cultiver mieux et toujours plus écologiquement. Cela donne une ferme où on recherche toujours de nouvelles manières pour faire mieux, ou tout simplement pour faire bien, et être heureux d'essayer et de découvrir.

Cela commence par les cultures pratiquées. Chaque année, Ulrich tente de nouvelles productions. Au départ, blés, seigle, tournesol, colza, avoine, sarrasin, auxquels se sont rajoutés ensuite lentilles vertes, soja, épeautre grand et petit. Ensuite, il a introduit le blé dur, le pois chiche et le chanvre pour faire de l'huile, puis l'année d'après le lin. Il les teste d’ailleurs sur des parcelles différentes, drainées ou non drainées pour voir ce qui leur va mieux. A chaque année, ses surprises, comme il les présente. 

Autre démarche intéressante, il utilise des blés population. C'est un mélange de 5 variétés anciennes qui évoluent au fil des années pour s'adapter au mieux, à son terrain, son climat, ses pratiques culturales. Chaque année le mélange évolue : les variétés les mieux adaptées produisent plus et donc sont plus présentes dans le mélange resemé l'année prochaine mais toutes les variétés restent présentes permettant ainsi une meilleure adaptabilité que s'il n'y avait qu'une seule espèce. 

Il développe aussi des associations de plantes. Comme engrais vert et fourrage, il sème ensemble grand épeautre et féveroles. Ces plantes couvrent le sol et empêchent trop d'adventices entre deux cultures de son assolement. De plus comme la féverole est une fabacée ou légumineuse elle fixe dans le sol l'azote de l'air pourvoyant ainsi de l'engrais à la culture suivante. Ulrich teste aussi des associations avec les lentilles (autre légumineuse pourvoyeuse d'azote). En effet ces petites plantes ont besoin d'accrocher leurs vrilles à des supports pour faciliter la moisson. Alors il les sème soit avec de la cameline, une petite oléagineuse, soit avec de l'avoine. Une seule règle pour complanter la lentille : que les graines de la plante associée soit d'une taille très différente de celle-ci pour que la trieuse n'ait pas de problème à séparer les lentilles. Ainsi la cameline a de toutes petites graines et l'avoine des grosses, rien d'approchant de la lentille.

Les grandes cultures sont aussi touchées par des ravageurs ce qui peut compliquer leur conduite en agriculture biologique. Il faut donc trouver des solutions agronomiques et non chimiques. Les tournesols quand ils germent sont la proie des limaces qui adorent les grignoter. Le cahier des charges biologique autorise certains anti-limaces mais Ulrich préfère s'en passer en raison de leur coût et pour aller jusqu'au bout de la démarche bio, plus loin que le seul cahier des charges. Il a mis au point une méthode pour passer ce stade de la germination car après les limaces ne sont plus un problème pour les tournesols. Il sème le tournesol serré faisant 18 rangs là où traditionnellement on en mettrait 6. La levée se passe. S'il y a une attaque de limaces, il reste malgré cela assez de germes pour faire la récolte normale. S'il n'y a pas d'attaque de limace, il procède à un binage pour enlever 2 rangs sur 3 laissant ainsi les 6 rangs normaux. Cela coute un peu plus en semences mais il les fait lui-même alors que l'antilimace s'achète cher. On voit là une manière astucieuse de concilier économie de la ferme et écologie, simplement par un choix agronomique.

Des pistes de valorisation des pailles

Dans les petites recherches d'Ulrich pour toujours tout améliorer, il s'est aussi penché sur ses pailles puisque comme tout céréaliculteur il produit des pailles. Bien sûr, son troupeau lui en prend un peu, principalement des pailles de blé mais cela ne suffit pas. Certains amapiens lui en prennent aussi pour pailler leurs poules ou leur jardin en permaculture puisque sa paille est biologique et qu'il serait bizarre pour des permaculteurs de pailler chimique. 

Toutefois Ulrich a d'autres pailles plus spécifiques. Les pailles de seigle sont plus longues et il les a formées en petites bottes qui iront isoler un bâtiment montluçonnais. Quant au chanvre qu'il a produit cette année, il va donner huile et farine mais ses tiges ne vont pas rester sans emploi. La construction utilise déjà le chanvre pour structurer les enduits et les rendre isolants. Dans un enduit chaux-chanvre maintenant assez courant dans l'éco-construction on rajoute des paillettes de chanvre qui arment l'enduit et lui donne un pouvoir isolant. Dans les maisons Kerterre autoconstruites c'est la paille de chanvre entière qui est roulée dans l'enduit avant d'être placée sur le mur. Ici, c'est Teun l'éleveur de brebis qui va utiliser ce chanvre pour isoler chez lui et, avec Ulrich, ils ont décidé d'une solution intermédiaire : un simple broyage des pailles avec un engin agricole pour obtenir des fibres qui seront mélangées à l'enduit. 

Une solution écologique puisque faite simplement et efficacement qui montre que les "déchets" de l'agriculture peuvent devenir nos matériaux de construction écologiques, locaux et à l'énergie grise (énergie de la fabrication et du transport) minimale.

Suivez le guide : une visite de Villatte

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